Le 19 mars 2004 - Le
21 juillet 1945 lors de l'élection de l'Assemblée nationale constituante, près
de 12 millions de femmes se rendaient pour la première fois aux urnes. Quelle
était la signification de cet évènement ?
Cet évènement veut simplement dire qu'à la suite
de l'obtention du droit de vote et d'éligibilité pour toutes les femmes, la France
devenait enfin une véritable démocratie. Jusque-là le «suffrage universel» vanté
par les livres d'histoire, était en fait un suffrage «semi universel» puisqu'il
ne considérait que les électeurs masculins. La France en 1944, très en retard
par rapport aux autres pays européens accorde, enfin le droit de vote à l'ensemble
de sa population.
Comment le vote des femmes a-t-il évolué ces
30 dernières années ?
Depuis que les femmes ont le droit de vote, on
peut distinguer 3 grandes phases. De 1945 jusqu'à la fin des années 1960, on peut
considérer que les femmes ont connu une sorte de « phase d'apprentissage »
du droit de vote. Sous la tutelle d'institutions comme l'église, elles se rendent
moins aux urnes que les hommes et ont tendance à voter plus à droite qu'eux (avec
des écarts alors de 10 à12 points). Dès les années 1970 on a une nouvelle « phase
de décollage » du vote féminin. Les femmes se mettent à participer plus activement
à la vie électorale. Les différences que l'on constatait jusque là sur la question
du vote à gauche ont également tendance à très nettement diminuer. Il semble que
depuis 1986, on soit enfin dans une « phase de maturité » du vote féminin.
Les femmes participent désormais autant que les hommes à la vie électorale. Mais
surtout, depuis les élections législatives de 1986, elles ont tendance à voter
autant, voire plus à gauche qu'eux. L'une des spécificités du vote féminin aujourd'hui
est aussi ses très nettes réticences à l'égard du Front national.
La gauche a beaucoup fait pour une plus grande
participation des femmes dans la vie publique. En a-t-elle tiré un bénéfice électoral
?
On peut dire qu'en 2002 la situation était particulière.
Les femmes ont voté à gauche autant que les hommes. Mais surtout, elles ont moins
voté pour Le Pen. Ce que l'on peut retenir de significatif de ce scrutin, c'est
qu'au premier tour de l'élection présidentielle, si seulement les femmes avaient
voté, le leader du Front National ne serait arrivé qu'en troisième position. Si
les hommes avaient voté seuls, il était premier. On peut dire également que la
gauche, au travers de ses positions sur la parité mais aussi le fait d'avoir réservé
dès les législatives de 1997 28% de ses circonscriptions à des candidates, a
incontestablement obtenu un certaine audience auprès des femmes.
Le vote des femmes est-il homogène ?
Disons que dans le domaine de l'exercice du droit
de vote les comportements féminins se rapprochent sans aucun doute de plus en
plus de ceux des hommes. Les femmes éduquées, les femmes cadres et notamment les
femmes professeurs, ont tendance à voter plus à gauche que les femmes chômeuses
ou les femmes ouvrières.
Les femmes aujourd'hui exercent pleinement
leur droit de vote. Mais qu'en est-il d'un autre droit accordé par l'ordonnance
de juillet 1944, celui de l'éligibilité ?
Le moins que l'on puisse dire, c'est que durant
de nombreuses années, ce droit n'a pratiquement pas été respecté. Il suffit de
prendre deux chiffres de référence. Dans l'assemblée constituante de 1946, il
y avait 5,9% de femmes. Dans l'assemblée issue des législatives de 1993, on en
comptait encore que 6,1 %. On voit comment les choses peuvent évoluer en l'absence
d'une loi contraignante comme la parité. On fait un saut magistral de 5,9 % à
6,1 %. Il a fallu attendre l'année 1997 pour franchir une étape décisive dans
ce domaine, grâce à la décision de Lionel Jospin de réserver un certain nombre
de circonscriptions aux femmes lors des élections législatives. La proportion
de femmes à l'Assemblée nationale a ainsi pu pour la première fois, passer à plus
de 10%. Bien sûr ce n'était pas une évolution extraordinaire. Mais ça a permis
de faire évoluer les choses.
Pourtant la loi sur la parité votée le 6 juin
2000, impose désormais la présence de 50% de femmes sur les listes électorales.
Pour l'instant les seules élections qui échappent
à la parité restent les cantonales, les sénatoriales au scrutin majoritaire et
les municipales dans les communes de moins de 3 500 habitants. Toutes les autres
élections sont aujourd'hui soumises à de très strictes obligations de parité.
Mais ce principe est pour l'instant loin de s'appliquer de manière effective pour
tous les types de scrutin. Le principe de parité a bien été appliqué aux municipales
de 2001, dans la mesure où les listes qui ne respectaient pas la parité par tranche
de 6 (trois femmes pour trois hommes) n'étaient tout simplement pas enregistrées.
En revanche pour les élections législatives, la contrainte n'est pas la même.
Si les partis ne présentent pas 50 % de femmes parmi l'ensemble de leurs candidatures,
ils s'exposent simplement à voir leur part de financement public réduite. Lors
des élections législatives de 2002, les deux plus grands partis politiques ont
préféré ne pas respecter l'esprit de la loi en dépit de pénalités financières
parfois importantes. Pour n'avoir présenté que 20% de candidates, l'UMP subit
depuis 5 ans un manque à gagner annuel de 4 millions d'euros. Avec seulement 36%
de candidates en 2002, le PS quant à lui, perd 1 million d'euros chaque année.
Pourquoi un tel calcul des partis politiques ?
On peut dire que les partis politiques jouent
de manière évidente sur les ambiguïtés du système de pénalités de la loi sur la
parité. Celui-ci sanctionne financièrement le fait de limiter le nombre de candidatures
femmes mais pas celui de n'avoir que des hommes comme élus. Le calcul que font
ces partis est de se dire qu'ils auront un maximum d'élus en présentant avant
tout des hommes, qui sont des notables mieux connus des populations. Ils jouent
ainsi sur la deuxième fraction du financement des partis politiques qui se fait
sur le nombre d'élus.
Comment se sont comportés les partis politiques
lors de ces élections régionales ?
Dans le cas de ces élections régionales, les partis
politiques sont en principe obligés d'observer le principe d'une parité alternée
(1 homme et 1 femme). Simplement, ce que l'on a remarqué jusqu'à présent, c'est
que la plupart des têtes de listes ont été attribuées à des hommes. On peut penser
qu'au bout du compte il n'y aura guerre de parité dans les assemblée régionales.
Certaines listes n'auront par exemple que 3 élus, c'est-à-dire 2 hommes et une
femme.
Parmi les 21 têtes de listes femmes lors de
ces élections régionales, 11 viennent de l'extrême gauche. Jusqu'à présent,
la promotion de candidatures féminines est plutôt l'apanage des petites formations
politiques ?
On peut dire que la parité, lors des derniers
scrutins, est plutôt devenu l'apanage des petites formations politiques. Aux législatives
de 2002, pratiquement toutes les petites formations politiques étaient paritaires
au niveau des candidats. Alors que c'était loin d'être le cas pour les deux plus
grands partis. Les modalités de financement public jouent là aussi un rôle important.
Les petites formations politiques ont peu de chances d'avoir des élus. Elles ont
donc tout intérêt à présenter le nombre de femmes requis pour avoir le maximum
de financements.
Que pensez vous de la stratégies du Front national
de mettre en avant une candidature comme celle de Marine Le Pen en Ile de France ?
On peut évidemment considérer que la mise en avant
de Marine Le Pen par le Front national en région Ile de France correspond à une
visée stratégique précise. On sait que depuis de nombreuses années le Front national
fait peur aux femmes, et qu'il réalise des scores plus que modestes dans cette
portion de l'électorat. Marine Le Pen se présente avant tout comme une jeune mère
de famille qui travaille, qui a un franc parler et un contact assez direct avec
les gens. Elle peut apparaître sympathique et peut attirer les voix de femmes.
Les dernières enquêtes de TNS Sofres montrent un écart de presque 4 points des
intentions de vote pour la formation d'extrême droite entre les hommes et les
femmes. Il va être intéressant de suivre le score de Marine Le Pen en Ile de France,
et le comparer à ce qui se passe au niveau national.
Les femmes portent-elles des valeurs spécifiques
et novatrices dans le monde politique d'aujourd'hui ?
Je ne suis pas différentialiste et je ne pense
pas qu'il y ait des valeurs spécifiquement et exclusivement féminines. Mais je
crois tout de même que les femmes aujourd'hui ont une expertise différente de
celle des hommes du fait de leur situation historique et sociologique. Engagées
à la fois dans l'espace privé et l'espace public, elles sont sans doute plus au
fait d'un grand nombre de problèmes concrets touchant aux questions de proximité
par exemple. De par leur parcours professionnel et politique, et les responsabilités
qu'elles ont souvent dans le monde associatif, elles sont souvent amenées à gérer
leur temps différemment des hommes. Elles détestent les palabres interminables
et les discussions de couloir. Elles disent souvent qu'elles veulent « faire
de la politique autrement », être efficaces et faire aboutir leurs propositions
tout de suite. Mais ce n'est pas vraiment dans les gènes. Ce sont bien souvent
les responsabilités dont elles ont la charge qui les amènent à avoir une vision
différente de la politique aujourd'hui.
Les réticences vis-à-vis de réformes type « Parité »
sont-elles de même nature que les peurs qui repoussaient le vote féminin il y
a un demi siècle ?
C'est vrai que l'on peut considérer de ce point
de vue là que la classe politique a sans doute beaucoup moins évolué que la société.
L'opinion publique est très favorable à la parité et à l'implication des femmes
en politique. Il n'y a pas très longtemps, un sondage montrait que 75% des français
pensaient qu'il n'y avait pas assez de femmes en politique. C'est passé dans les
mours. Mais la classe politique a encore du mal à évoluer. Elle a gardé ses vielles
habitudes de cooptation. On a encore du mal à remercier un homme pour prendre
une femme. On ressort l'argument éternel « Pourquoi remercier un élu qui
n'a pas démérité ? »
Les femmes peuvent-elles faire basculer des
élections ?
L'un des élément les plus importants, pour savoir
si elles pèsent, est d'abord de dire qu'elles votent généralement plus à gauche
que les hommes. Les dernières enquêtes TNS Sofres montrent que cet aspect est
toujours valable aujourd'hui. Selon le dernier sondage régionales on s'aperçoit
en effet que seulement 31% des hommes envisagent de voter pour les listes d'alliance
PS/PCF, alors que 36% des électrices sont dans ce cas. C'est un écart assez significatif.
On a là une donne importante dans la perspective du scrutin de dimanche.