Les Français, la politique et
la représentation
Le 13 septembre 2000 -
La crise de la représentation politique n'est pas
finie. Les rapports des Français avec le monde politique s'avèrent même de plus
en plus complexes. Certes, une nette majorité de Français (58 % contre 39 %),
comparable à ce qu'elle était l'an passé, considère que la politique est une activité
honorable. Les hommes, les personnes âgées, les cadres, les techniciens et les
agents de maîtrise, les salariés du secteur public se montrent les plus positifs.
Sur l'éventail politique, les électeurs de gauche regardent l'activité politique
de façon plus favorable que ceux de droite. Les plus critiques, ce n'est pas une
surprise, sont les électeurs écologistes.
De même, et c'est un point évidemment
central, une forte majorité de Français estime aujourd'hui, que la démocratie
fonctionne bien dans ce pays. Les personnes interrogées sont 62 % contre 35 %
à répondre ainsi. C'est le meilleur chiffre enregistré depuis quinze ans. Les
hommes, les jeunes, les cadres et les techniciens ou agents de maîtrise apparaissent
les plus satisfaits de la démocratie française. L'électorat de gauche se révèle,
là encore, plus positif sur ce point que celui de la droite. Ceux qui votent pour
le PS et pour le RPR sont cependant les plus contents : ce n'est pas un hasard
si les électeurs des partis des deux cohabitants, Jacques Chirac et Lionel Jospin,
apprécient la démocratie française plus que les autres. Preuve qu'ils jugent que
le partage actuel du pouvoir correspond bien aux désirs des citoyens. On pourrait
donc croire que, globalement, l'image de la politique se redresse. Il n'en est
pourtant rien.
Lorsqu'on examine en effet de
plus près les sentiments des Français, on s'aperçoit que la distance vis à vis
de la politique reste grande. Parmi huit possibilités offertes, c'est la méfiance
qui arrive de fort loin en tête, plus qu'elle ne l'a jamais fait auparavant :
64 % des Français qualifient ainsi leur relation à la politique. Le pourcentage
frôle, atteint ou dépasse les 70 % chez plusieurs catégories (25-34 ans, travailleurs
indépendants, techniciens et agents de maîtrise, électeurs de l'UDF et de Démocratie
libérale). L'espoir n'est cité que par 26 % des Français. Il est vrai qu'en revanche,
l'intérêt pour la politique augmente un peu (26 % contre 20 % l'année dernière),
que l'ennui régresse légèrement, que le dégoût fléchit alors que le respect progresse
modestement. Il n'empêche : le sentiment de méfiance écrase toutes les autres
réponses. La crise de la politique est toujours là.
Elle se double d'une crise de
la représentation, flagrante et croissante : 24 % seulement des Français acceptent
en effet de se reconnaître, de près ou de loin, dans un parti politique, contre
70 % qui s'y refusent. Cela signifie que les électeurs se défient terriblement
des formations politiques et ne votent pour elles que par défaut, après avoir
mesuré les inconvénients comparés des uns et des autres. Cela fait huit ans que
ce rejet des partis n'avait pas été aussi brutal, notamment chez les commerçants,
artisans et industriels. De même, 20 % seulement des Français (contre 74 %) se
sentent bien représentés par un leader politique, le chiffre le plus cruel depuis
dix ans. C'est particulièrement vrai de ceux qui votent Démocratie libérale, communiste
et écologiste : cela ne fera plaisir, ni à Alain Madelin, ni à Robert Hue, ni
à Dominique Voynet. C'est pire encore pour les syndicats : 16 % seulement des
personnes interrogées se sentent bien représentées par l'un d'entre eux, contre
78 % d'avis contraires. C'est le plus mauvais résultat depuis dix ans. Même chez
les salariés, 21 % se sentent représentés convenablement par un syndicat contre
74 % qui expriment le sentiment inverse.
Qu'il s'agisse d'assister à un
meeting, d'adhérer, de donner de l'argent, de distribuer ou vendre tracts et journaux,
et même de parler simplement du programme autour de soi, tous les types d'engagement
, des plus ambitieux aux plus modestes, régressent cette année. Contrairement
à ce que l'on pourrait croire, les jeunes s'engageraient plus volontiers que les
autres. Le résultat global n'en est pas moins calamiteux. De plus, près de deux
Français sur trois sont, comme toujours, persuadés que les hommes politiques ne
se préoccupent pas de ce que pensent les simples citoyens, en particulier les
chômeurs, les femmes et les personnes âgées. Si l'on ajoute à cela que 64 % des
Français jugent qu'en règle générale les élus et les dirigeants politiques sont
plutôt corrompus, et que 28 % les pensent dans l'ensemble plutôt honnêtes (plus
mauvais chiffre, là encore, depuis dix ans), la représentation du monde politique
n'apparaît guère encourageante. Les jeunes, les femmes, les commerçants, artisans,
ouvriers et écologistes se montrent les plus sévères. Au total, le scepticisme
l'emporte donc largement vis à vis du monde politique. L'idée que se font les
Français de la politique est injuste mais elle existe, se renforce, et constitue
un fait spectaculaire .Entre électeurs et élus, entre dirigeants et dirigés, le
fossé s'élargit. Même la reprise de la croissance, le retour de l'optimisme et
le recul du chômage n'empêchent pas cette dégradation. Entre les citoyens et ceux
qui les représentent, un climat de défiance s'est installé.
Alain
DUHAMEL
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