L'après-11 septembre :
Regards croisés franco-américains


Le 11 septembre 2002 - Quel a été l'impact des attentats du 11 septembre sur l'opinion qu'entretiennent réciproquement Français et Américains à l'égard de leur deux pays ? Telle est la réponse qu'apporte à cette question notre étude réalisée pour The French American Foundation un an après les événements qui ont endeuillé l'Amérique. Premier constat : le capital de sympathie dont bénéficient les Etats-Unis s'effrite côté français. Avec 39% de sympathie, c'est l'un des plus bas niveaux enregistrés en France depuis 1988. Les principales notions associées aux Etats-Unis - la puissance, la violence et les inégalités - expliquent en partie la mauvaise image dont pâtissent à la fois le modèle de société américain et la politique étrangère de Washington dans l'opinion des Français. Pour autant, l'antiaméricanisme apparaît limité et résiduel. Car au-delà de la persistance des incompréhensions et des divergences de vues concernant le poids futur de l'Europe économique ou l'hégémonie culturelle des Etats-Unis, le 11 septembre semble avoir renforcé dans l'opinion les relations franco-américaines.

Une sympathie inégalement partagée entre les deux pays

En France, la sympathie pour les Etats-Unis marque le pas : 39% des Français éprouvent plutôt de la sympathie, contre 16%. C'est l'un des plus bas niveaux de sympathie enregistrés en France depuis 1988 (1996 : 35% ; mai 2000 : 41%). Dans le même temps, 16% des Français affirment éprouver de l'antipathie pour les Etats-Unis - un sentiment en hausse de 6 points par rapport à l'enquête réalisée en juin 2000.

A y regarder de plus près, notre étude vient confirmer les clivages repérés il y a deux ans. Tout se passe comme si les attentats du 11 septembre, au-delà de l'émotion qu'ils ont pu susciter dans l'opinion (perceptible dans une étude réalisée à chaud, en décembre 2001), n'avaient eu pour effet que de renforcer les tendances à l'ouvre dans l'opinion publique française. Ainsi, la sympathie à l'égard du pays de l'Oncle Sam fait l'objet d'un triple clivage socio-culturel. D'abord, un clivage de génération : les jeunes montrent moins de sympathie (34%) que les plus âgés (43%). Ensuite, un clivage socio-culturel : les professions intellectuelles (33%) et intermédiaires (34%) se montrent plus circonspectes que les employés (42%) et les ouvriers (45%). Enfin, elle obéit à un clivage qui oppose la droite (53% de sympathie) à la gauche (29%). C'est parmi ces derniers que l'antiaméricanisme est le plus prononcé : 19% des sympathisants communistes, 18% des sympathisants socialistes et surtout 25% des sympathisants écologistes affirment éprouver de l'antipathie pour les Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, le sentiment de sympathie envers la France est partagé par un Américain sur deux (50%), contre 45% en 2000. Comme le soulignait la vague précédente de notre enquête, il fait l'objet du même triple clivage à l'ouvre de ce côté-ci de l'Atlantique, mais de manière complètement inversée : la sympathie est plus forte chez les jeunes (52%), les diplômés du supérieur (56%) et les proches du Parti démocrate (54%) - si tant est qu'on puisse rapprocher ceux-ci des sympathisants de gauche en France.

Au-delà du sentiment éprouvé de part et d'autre de l'Atlantique, Français et Américains restent peu attirés par une expérience concrète dans l'autre pays, si ce n'est à des fins scolaires ou étudiantes. Ainsi, 17% des Français souhaiteraient vivre aux Etats-Unis, 24% des Américains émettant un souhait réciproque. En revanche, s'il s'agissait d'aller y étudier, ce souhait monte à 31% côté français, et à 36% côté américain. Paradoxalement, il s'agit côté français des catégories les moins favorables aux Etats-Unis (jeunes, professions intellectuelles et diplômés du supérieur) qui se montrent les plus ouvertes à cette perspective - signe de l'ambivalence des sentiments qui prévalent à l'égard des Etats-Unis en France.

Une vision négative de la société américaine.

A l'instar de la désaffection dont ils font preuve à leur égard, les Français affichent une vision négative des Etats-Unis. En effet, choisies parmi une liste de 12 notions, ce sont la puissance (73%), la violence (53%) et les inégalités (47%) qui évoquent de prime abord les Etats-Unis aux yeux des Français. Une perception négative globalement inchangée par rapport à mai 2000, qui s'applique tant à la société qu'à la politique étrangère américaines.

Ainsi, parmi les 5 premières notions évoquant les Etats-Unis viennent des notions ayant directement trait à la société américaine : outre la violence et les inégalités, on relève la richesse (42%) et le racisme (39%). Autant de traits d'images pour le moins négatifs qui semblent disqualifier le modèle américain aux yeux des Français.

.doublée d'un regard critique sur la politique étrangère américaine

A cette vision sociétale dégradée s'ajoute un regard frappé du sceau du 11 septembre : parmi les notions qui ont le plus progressé en deux ans, on relève au 6e rang l'impérialisme (33%, +10) et au premier rang, la puissance, (73%, +7points). Ainsi, davantage que les attentats commis le 11 septembre, ce sont les effets de la politique étrangère américaine que reflète l'opinion française. Pour preuve : depuis 1988, le reproche d'impérialisme a crû de 21 points (passant du 9e au 6e rang) et celui de puissance de 17 points, sanctionnant 15 ans de politique étrangère marqué par la chute du Mur de Berlin et la domination américaine. Cette vision martiale de la puissance américaine trouve un écho dans l'objectif perçu de la politique étrangère américaine : alors qu'une proportion stable de Français (64%, pour 63% en 2000) estime qu'il s'agit de protéger et étendre les intérêts et les investissements américains dans le monde, ils sont 62% à penser qu'il s'agit d'imposer la volonté des Etats-Unis dans le reste du monde (pour 51% il y a deux ans). Parmi les catégories sensibles à cette hégémonie, les cadres et professions intellectuelles (73%), les écologistes (71%), les 50-64 ans (68%) et les hommes (65%).

Toutefois, dans le même temps, cette vision impérialiste et martiale de la politique étrangère américaine côté français se double d'un regard plus nuancé en matière de mondialisation : un peu moins d'un Français sur deux (47%) estime que la mondialisation profite autant aux Etats-Unis qu'à la France sans profiter aux autres pays, tandis que 28% pensent qu'elle profite essentiellement aux Etats-Unis - signe supplémentaire de la schizophrénie dont souffre l'opinion française à l'égard des Etats-Unis, tiraillée entre l'attraction et la répulsion.

France-Amérique : avant tout des partenaires

Le 11 septembre semble avoir des effets concordants sur la perception qu'ont Américains et Français de leur partenariat, à quelques nuances près. Ainsi, côté français, 50% des personnes interrogées perçoivent les deux pays comme partenaires (pour 47% en mai 2000) plutôt qu'adversaires (11%), un tiers (34%) estimant qu'ils sont les deux à la fois. Côté américain, la vision du lien transatlantique est plus nette : 68% estiment que les deux pays sont avant tout partenaires, pour 64% il y a deux ans. Le 11 septembre semble avoir renforcé la vision positive du lien franco-américain.

Pour autant, il n'est pas exempt de doutes côté américain : près d'un Américain sur 5 (18%) voit les deux pays comme des adversaires, pour 14% il y a deux ans. Ce que confirme la lecture partagée que font les Américains du comportement de la France comme allié des Etats-Unis : 41% (-2 points par rapport à il y a deux ans) d'entre eux perçoivent la France comme un allié fidèle, 41% (+5 points) comme un allié pas toujours fidèle et 9% (+2 points) comme un adversaire. Catégories les plus circonspectes à l'égard du comportement de la France : les hommes (45%), les personnes âgées (50-64 ans, 50% ; les plus de 65 ans : 45%), les hauts revenus (49%), les diplômés du supérieur (51%) et les proches du Parti Républicain (44%).

Même lecture - quoique plus tranchée - de ce côté-ci de l'Atlantique : près de 6 Français sur 10 (57%) estiment que la France est un allié pas toujours fidèle (+3), contre 34% (+3), seulement 3% la percevant comme un adversaire. Prédomine certes en France une vision empreinte d'indépendance initiée par le général De Gaulle, parfois teintée d'antiaméricanisme. Mais au total, non seulement la part de ceux qui considèrent les Etats-Unis comme des adversaires est résiduelle, voire dérisoire - 3% seulement - mais elle est de plus en constante diminution depuis 1996.

Comme on peut donc le constater, tout se passe comme si les événements du 11 septembre et leurs conséquences internationales avaient eu pour effet, d'une part, de réduire sensiblement l'antiaméricanisme de ce côté-ci de l'Atlantique, d'autre part, d'activer outre-Atlantique un sentiment sinon d'hostilité, du moins de circonspection à l'égard de la France.

Visions divergentes sur le poids futur de l'Europe économique

Dans le domaine militaire, les opinions publiques américaine (64%) et, à un degré moindre, française (49%) s'accordent majoritairement pour affirmer que dans une vingtaine d'années, les Etats-Unis seront plus puissants que l'Europe. Autre point d'accord entre les deux pays : la dimension diplomatique de l'Europe devrait s'affirmer face aux Etats-Unis dans les 20 prochaines années pour 60% des Français et 53% des Américains.

C'est en matière économique que les visions divergent de part et d'autre de l'Atlantique : 54% des Français (pour 44% il y a deux ans) estiment qu'elle sera au mieux aussi puissante que les Etats-Unis dans ce domaine, seulement 38% des Américains partageant cet avis. Un décalage qui peut s'expliquer par l'intégration dans les esprits français de l'apparition de l'euro sur la scène économique et dans la vie quotidienne, sans que ses effets soient encore perceptibles à l'échelle mondiale, et notamment aux Etats-Unis.

Le modèle français jugé globalement plus efficace de part et d'autre de l'Atlantique

D'une manière générale, les Français jugent négativement les aspects fonctionnels de la société américaine : à leurs yeux, aucun domaine ne fonctionne mieux aux Etats-Unis qu'en France. Or - c'est en soi l'une des révélations de notre étude -, à un moindre degré, certes, notre étude montre que les Américains font une lecture semblable de leur société, en jugeant la plupart des domaines testés comme fonctionnant aussi bien, voire mieux en France qu'aux Etats-Unis. Seul domaine dans lequel les Etats-Unis apparaissent les plus performants aux yeux des Français et des Américains : le développement des nouvelles technologies, par respectivement 75% et 39% des personnes interrogées.

Première manifestation de cet accord Paris-Washington : la lutte contre le chômage. Français et Américains s'accordent pour affirmer que c'est en France qu'elle fonctionne le mieux, avec respectivement 42% et 23% de jugements positifs. On assiste là à un renversement de polarité par rapport à la vague réalisée en mai 2000, puisqu'alors les deux opinions percevaient les Etats-Unis comme plus performants en la matière.

Pour le reste, que ce soit en matière d'éducation, de protection sociale ou de transports publics, une majorité se dégage par-delà les deux rives de l'Atlantique pour affirmer que c'est en France que ces domaines fonctionnent le mieux. Le même sentiment prédomine en matière de sécurité et lutte contre la criminalité, même si côté français on assiste à un gain d'intérêt pour le modèle américain : près d'un Français sur trois (29%) estime qu'elle fonctionne mieux aux Etats-Unis, pour 17% il y a deux ans - signe de l'attention portée en France à ces questions outre-Atlantique.

Enfin persiste des deux côtés de l'Atlantique un scepticisme durable sur les capacités du système américain à faire fonctionner le " melting pot ", plus franchement marqué en France qu'en Amérique.

Crainte persistante d'une influence culturelle américaine dans l'audiovisuel

Périodiquement réactivée à la faveur des négociations internationales sur le commerce mondial de l'OMC, les craintes d'une hégémonie culturelle américaine demeurent vivaces dans le domaine de l'audiovisuel : 70% des Français estiment que l'influence américaine en matière de programmes télévisuels est excessive (contre 26% qui estiment qu'elle ne pose pas de problème), et 67% partagent cette même crainte en matière de cinéma (contre 35%). Un sentiment qui s'est fortement accru dans le temps, respectivement de 25 et 24 points depuis 1984. En matière de musique, de publicité, de langage et de NTIC, la crainte d'une influence excessive des Etats-Unis n'est pas majoritaire, même si elle est partagée par un tiers environ des Français. Enfin, dans le domaine culinaire, si un petit tiers des Français (29%) estime que l'influence américaine est excessive, il faut noter que cette préoccupation a fait un bond de 20 points depuis 1984 - signe d'une préoccupation grandissante, alimentée par les débats sur les OGM et la " mal-bouffe ".

De la ténacité de certains clichés côté américain

La perception qu'affichent les Américains à l'égard de la France tranche par sa tranquillité, voire son passéisme. D'abord perçue comme une puissance moyenne - 47% des Américains la placent entre le 5e et le 10e rang dans le monde - elle subit même un léger recul dans leur esprit : près d'un sur quatre (23%) la place au-delà du 10e rang mondial, pour 17% en mai 2000.

Et comme le révélait notre enquête précédente, cette sérénité à l'égard du " pays des fromages qui puent " s'explique par la persistance d'images traditionnelles dans l'opinion américaine : la France reste considérée comme un leader mondial en matière de vin (85%), de mode (79%) et de culture (61%). En revanche, en matière de recherche médicale, d'énergie nucléaire, d'aérospatiale, de télécommunications et de fabrication d'armes militaires, elle n'est considérée comme telle que par à peine un Américain sur quatre - au mieux.

Sylvain LEFORT



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