La formation tout au long de la vie :
le regard des salariés et des chefs d'entreprise


Le 6 mars 2003 - A la demande de Pigier, le département Politique et Opinion a réalisé en janvier 2003 deux études sur le thème de la formation tout au long de la vie (FLTV). L'une a été administrée à un échantillon représentatif de chefs d'entreprises de 10 salariés et plus ; l'autre a été réalisée auprès d'un échantillon de Français actifs. Dans les deux cas, l'objectif était de mesurer l'image de la formation professionnelles et les réactions à l'idée d'une formation tout au long de la vie, qui implique une conception renouvelée de l'idée de projet professionnel et de la notion de métier. Les uns et les autres ont, par ailleurs, été interrogés de façon spécifique sur certains thèmes, en relation avec leur situation d'employeur ou d'employé.

Les salariés ont pris conscience de la nécessité de prendre
en charge eux-mêmes leur parcours professionnel

Un échantillon de 500 personnes exerçant un emploi ou, au chômage, ayant déjà travaillé, a été interrogé sur leur perception de la formation et leur réaction à l'idée d'une formation tout au long de la vie.

L'évolution de leur situation professionnelle ne mobilise pas l'attention de tous les salariés. Moins d'un sur deux (41%) déclare avoir eu un projet professionnel en début de carrière et un peu plus de la moitié (55%) déclare y réfléchir aujourd'hui, sans qu'on puisse y discerner une logique très nette en termes de position sociale. En réalité, il semble plutôt qu'un niveau d'instruction élevé ou un âge jeune favorise l'introspection sur son avenir professionnel. Néanmoins, la majorité des actifs a pris conscience que la gestion de leur plan de carrière leur incombait personnellement : 66% expriment cette opinion, contre 25% qui déclarent que c'est plutôt à l'entreprise de s'en occuper. Ce sentiment est renforcé par l'idée que l'entreprise ne se préoccupe pas toujours de la progression professionnelle et personnelle de ses employés : les actifs sont très partagés sur ce point, 44% déclarant que leur entreprise adopte cette attitude indifférente, contre 40% qui ont au contraire le sentiment qu'elle favorise leur progression. A noter : même si les employés et les ouvriers sont les plus nombreux à faire ce constat négatif, les cadres ne sont guère plus enthousiastes.

Une autre prise de conscience est révélée dans cette étude : la nécessité de la polyvalence, et la mutation de la notion de métier. Près des trois quarts des actifs estiment ainsi que pour trouver du travail, " il vaut mieux savoir faire des tâches très différentes qu'avoir un métier précis " (72%), tandis que 24% expriment l'opinion inverse. Les catégories populaires sont encore plus convaincues de cette nécessité. La notion de métier, dont on va voir qu'elle n'est pas véritablement remis en cause, n'est en réalité plus synonyme de tâche précise et invariable.

La formation professionnelle n'est pas réellement associée à l'idée d'employabilité

La formation professionnelle est encore très associée à la notion d'opérationnalité immédiate et de compétence accrue dans un métier. Les salariés attendent ainsi en priorité d'une formation qu'elle les aide à être plus compétents (59%), à être mieux armés face aux changements (37%), ce qui est un autre volet d'une même notion : la formation accroît la compétence sur une tâche. 37% attendent également un profit en terme de salaire. Mais 31% seulement en attendent de retrouver du travail plus facilement en cas de problème, c'est à dire d'améliorer leur employabilité, 20% qu'elle les aide à changer de métier ou d'entreprise.

On retrouve cette idée dans le fait que les formations souhaitées sont essentiellement d'ordre technique, liée à un métier (48%) ou informatique (45%), devant les langues étrangères (35%). Enfin, si 61% pensent que les formations qu'ils ont suivies les aideraient à trouver du travail plus facilement, en réalité seuls 31% en sont vraiment convaincus (réponse " tout à fait ").

La formation tout au long de la vie : une idée qui reçoit un accueil très favorable, surtout parmi les catégories les plus instruites

Près de la moitié des actifs se déclare convaincue de la nécessité de " se former et d'acquérir de nouvelles connaissances tout au long de leur vie " : 47% jugent cela " indispensable ", 41% " très important ", 10% " important mais sans plus " et 2% " pas important ".

Si on examine plus précisément le profil des convaincus (les réponses " indispensable "), on s'aperçoit que le fait d'avoir fait des études supérieures et d'occuper une situation sociale élevée renforce l'intérêt pour la FTLV : 64%des cadres, 56% des professions intermédiaires et 66% des diplômés du supérieur la jugent indispensable, contre 34% des ouvriers et 42% des détenteurs d'un diplôme du secondaire. L'accueil des jeunes aurait pu être meilleur : malgré leur sortie récente du système éducatif, seuls 46% des 18-24 ans se montrent convaincus de l'intérêt de la FTLV.

Par ailleurs, l'idée que la vie est faite de temps cloisonnés, les uns dédiés à l'apprentissage, les autres dédiés au travail, n'a plus cours dans l'opinion : 87% des interviewés pensent que la formation des individus doit être poursuivie tout au long de la vie.

Au fond, il y a unanimité sur le principe qui sous-tend la FTLV, mais cette idée nouvelle convainc pour l'instant en priorité ceux qui disposent d'un capital culturel élevé.

Les salariés prêts à investir personnellement dans leur formation professionnelle

Signe que les enjeux liés à la formation sont perçus comme de plus en plus importants, et que les profits à en tirer ne sont plus strictement professionnalisés, les salariés se montrent disposés à un investissement personnel dans leur formation.

Tout d'abord, les actifs sont globalement satisfaits des formations qu'ils ont suivies dans leur vie professionnelle : 87% jugent qu'elles leur ont été utiles dans le travail, dont 50% " très utiles ". 74% souhaiteraient d'ailleurs bénéficier de formation à l'avenir.

Mais le plus étonnant est que 52% des actifs se déclarent prêts à prendre en charge financièrement une partie de leur formation si celle-ci répondait à leurs besoins, contre 45% qui s'y refusent. Un noyau dur de 26% s'y refuse même " tout à fait ". Le plus étonnant est qu'on ne décèle pas de clivage attendu, comme un clivage social entre ouvriers et cadres : les premiers sont 51% à se dire prêts à payer pour se former et les seconds 49%. Même chez les salariés du public, cette idée est exprimée par 45% contre 48% dans le privé. Chez les jeunes, le potentiel est encore plus fort (65%).

Les interviewés sont également prêts à donner de leur temps : 76% sont prêts à consacrer une partie de leur temps libre à une formation.

Les chefs d'entreprises : une vision très utilitariste de la formation professionnelle

Un échantillon de 400 chefs d'entreprises de plus de 10 salariés, tous secteurs confondus, a été interrogé sur ces mêmes thèmes. Si leur vision de la formation professionnelle est assez homogène, le monde des grandes entreprises se distingue nettement des petites par une ouverture plus grande à l'idée de formation tout au long de la vie.

Pour la majorité des chefs d'entreprise, la vocation de la formation continue est de fournir un bénéfice direct à l'entreprise : les objectifs principaux sont ainsi l'amélioration de la qualité du travail des salariés (56%) et leur adaptation aux innovations technologiques (53%), devant leur progrès sur le plan professionnel (49%) et l'amélioration de leur productivité (46%). Les bénéfices indirects sont cités marginalement : de meilleures relations de travail (24%) et, surtout, l'amélioration de l'employabilité sur le marché du travail (18%). La formation continue doit donc servir avant tout à améliorer les performances individuelles, mais dans une perspective d'application immédiate. Les résultats ne varient guère selon la taille de l'entreprise.

La prise de conscience que l'entreprise aurait un devoir de formation qualifiante vis à vis de ses salariés, leur assurant une employabilité sur le marché du travail, reste pour l'instant minoritaire (46%), la majorité (53%) estimant que le seul devoir de l'entreprise est de fournir une formation améliorant les performances. Là encore, les différences par taille d'établissement sont assez modestes.

La formation tout au long de la vie : une idée bien perçue dans les grandes entreprises, mais qui peine à convaincre les PME

Plus d'un tiers des patrons interrogés considère comme " indispensable " la FTLV (36%) et 40% " très importante ", soit un total de 76%. Mais si, comme nous l'avons fait pour les actifs, nous nous attachons surtout au résultat " indispensable ", qui seul révèle les convaincus, nous constatons qu'il est inférieur à celui des actifs (36% contre 47%). Mais surtout, on discerne des différences très importantes entre les tailles d'entreprises : si 36% des patrons de sociétés petites et moyennes (moins de 200 salariés) expriment cette opinion, ils sont 54% de 200 à 499 salariés, et 64% dans les plus de 500 salariés. Ils existe donc deux cultures patronales sur ce sujet, qui ne sépare pas les petit patrons des autres, mais qui distingue plutôt le grand patron de celui de sociétés moyennes ou petites.

Outre les situations très différentes vécues par les grandes entreprises et les autres, et notamment l'investissement plus important dans la gestion des ressources humaines, l'étude nous offre d'autres pistes d'explication :

- les petites entreprises sont en majorité mécontentes du niveau de formation des personnes qu'elles embauchent, en particulier celles issus de l'enseignement professionnel : 57% des patrons de sociétés de moins de 20 salariés déclarent que leur niveau n'est pas satisfaisant. La formation continue est donc perçue comme devant rattraper ce retard de formation ;

- les chefs de petites entreprises sont persuadés qu'on peut encore, aujourd'hui, exercer le même métier toute sa vie (50%), alors que dans les moyennes et les plus grandes, c'est entre 64% et 89% qu'on juge cet objectif irréaliste. Les petits patrons ont donc une conception du " métier-identité ", avec un fort contenu de connaissances spécifiques et structurantes, qui les rend sans doute moins sensibles à l'idée de formation tout au long de la vie. On a vu par ailleurs que chez les salariés, cette conception du métier unique était également en déclin.

Les conditions de mise en ouvre de la FLTV ne constituent pas un obstacle aux yeux des chefs d'entreprise

Les chefs d'entreprise jugent tout d'abord cette idée de la FTLV comme quelque chose " qu'on peut tout à fait mettre en ouvre " (75%), et non comme " une belle utopie " (23%), même chez les petits patrons. Même si, chez ces derniers, on est un peu plus nombreux à juger que ce serait " une contrainte de plus pour les entreprises " (36% dans les moins de 20 salariés contre 13% chez les plus de 200), le constat est majoritairement celui d'une opportunité (63% au global, 86% dans les grandes sociétés).

Mais tous reconnaissent que l'idée correspond davantage aux attentes des entreprises (56%), qu'à celle des salariés (29%). Dans les grandes entreprises, les résultats sont plus partagés. Les avantages à en retirer pour les entreprises sont essentiellement en termes de motivation des salariés (63%) et de maintien d'un haut niveau de qualification (54%).

La seule question qui divise est de savoir si ce concept est adaptable à tous les salariés ou à certaines catégories seulement : 47% contre 51%. Dans les petites et moyennes structures, on penche plutôt pour le doute tandis que dans les grandes, près de 70% parient pour l'adaptabilité à tous.

Didier WITKOWSKI




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Guillaume Petit
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