Le vote des retraités




Le 5 mars 2004 - Les personnes de plus de 60 ans constitueront le tiers de la population en 2050 contre le cinquième en 2000 en retenant des hypothèses de fécondité moyenne et cela quelle que soit l'importance du solde migratoire. On peut donc penser que le vote des retraités va constituer une variable importante de la vie politique que l'on peut étudier à partir du panel électoral du Cevipof de 2002 et des enquêtes précédentes.

L'étude de ce vote appelle un certain nombre de précautions méthodologiques : tous les retraités n'ont pas nécessairement plus de 60 ans, tous ne sont pas inactifs. Par ailleurs, il faut tenir compte des effets générationnels : les retraités du panel 2002 ont en moyenne 70 ans contre 40 ans pour les actifs. Ils n'ont par conséquent ni le même niveau d'études ni le même profil socioprofessionnel. En d'autres termes, l'histoire collective des retraités n'est pas celle des actifs.

Les retraités beaucoup moins diplômés que les actifs

Tout d'abord, les retraités sont beaucoup moins diplômés que les actifs : 33% n'ont que le certificat d'études primaires et 16% n'ont aucun diplôme alors que 13% seulement d'entre eux ont un niveau égal ou supérieur à Bac+2. En revanche, 33% des actifs sont au moins au niveau Bac+2 et 7% seulement n'ont pas de diplôme.

On trouve davantage d'enfants de travailleurs indépendants (agriculteurs, commerçants) chez les retraités que chez les actifs (37% contre 22%) et sensiblement moins d'enfants de salariés du secteur privé (46% contre 58%). En revanche, les proportions d'enfants de salariés du secteur public sont similaires (17% contre 20%).

Les comparaisons que l'on peut mener entre les retraités et les actifs ou bien encore les étudiants montrent que le grand âge reste bien une route de braises et non de cendres. L'intérêt pour la politique comme la participation politique sont sensiblement plus élevés chez les retraités. Les retraités sont les moins nombreux à dénoncer la corruption des hommes politiques : 42% estiment que les élus sont plutôt corrompus contre 63% des actifs et 70% des étudiants. Lorsqu'on leur demande en 2002 s'ils ont voté régulièrement à toutes les élections depuis quelques années, les retraités répondent par l'affirmative à hauteur de 59% contre 39% pour les actifs. Ils sont également moins sensibles aux influences médiatiques et aux opérations de communication et constituent par ailleurs le groupe de personnes les plus inquiètes du fonctionnement de la démocratie. Par ailleurs, ni l'âge ni le faible niveau scolaire moyen ne conduisent à observer une incompétence particulière en matière politique.

L'intérêt pour la vie politique (%)

 

Actifs

Retraités

Etudiants

Dédaignent

27

13

34

Investissent

41

49

36

Se désintéressent

33

38

30


On ne trouve pas de différence significative entre les retraités et les actifs sur le plan des valeurs économiques et du degré de libéralisme. Une échelle d'attitude mesurant le degré de libéralisme économique montre qu'un peu moins de la moitié des retraités (47%) se situent sur le degré de libéralisme fort tout comme les actifs (48%) et les étudiants (43%), résultats d'ensemble qui ne font que confirmer le fait que la France n'est pas un pays libéral. Néanmoins, comme les actifs, les retraités sont dans l'ensemble favorables à la construction européenne et à la création de l'euro.

La différence se situe sur un autre terrain. Contrairement aux actifs et aux étudiants, les retraités restent fortement attachés à l'idée d'État-nation, aux traditions, au cadre normatif qu'ils ont connu dans leur jeunesse.

Le sentiment d'appartenance nationale (%)

 

Actifs

Retraités

Etudiants

Se sentent surtout Français

26

40

15

Se sentent plus Français qu'européens

34

30

43

Se sentent autant Français qu'européens

36

29

40


Cela ne veut pas dire qu'ils soient particulièrement attachés à l'ordre public ou qu'ils soient répressifs. Les retraités ne se sentent pas plus en insécurité que les actifs : 68% d'entre eux contre 71% des actifs estiment vivre en sécurité au quotidien. Mais leur degré de libéralisme culturel est faible. Cet attachement aux traditions se conjugue avec une critique assez forte de l'immigration. D'une manière générale, les retraités estiment que « l'on ne se sent plus chez soi comme avant » à hauteur de 63% contre 43% des actifs. Et les trois quarts d'entre eux contre la moitié des actifs et le quart des étudiants estiment qu'il y a trop d'immigrés en France. C'est également chez les retraités que les attitudes antisémites ou racistes sont les plus fréquentes. L'ensemble des réponses données par les retraités semble donc décrire des attitudes dictées en grande partie par ce que l'on pourrait appeler le sentiment d'une « dépossession » et d'une perte d'identité. Contrairement à l'évolution observée chez les jeunes et les étudiants, le « malaise démocratique » ne provient pas d'un désintérêt pour les institutions ou pour le jeu normal de la politique. Il prend sa source pour les retraités dans une forme d'impuissance politique à contrôler une évolution qu'ils ne comprennent pas ou qu'ils n'acceptent pas.

Le phénomène de perte d'identité ne se traduit pas, contrairement à ce que l'on pouvait penser, par une proximité particulière à l'égard de petits partis souverainistes. De même, il conduit davantage à rejeter massivement l'extrême gauche qu'à investir dans le Front national. Souvent proches de la mouvance gaulliste (en 2002, 24% d'entre eux contre 15% des actifs s'estimaient proches du RPR), les retraités sont les plus nombreux à voter pour les candidats de la droite parlementaire dès le premier tour de la présidentielle de 2002.

Le vote au premier tour de l'élection présidentielle de 2002
en suffrages exprimés (%)

 

Actifs

Retraités

Etudiants

Extrême gauche

14

3

14

Gauche

32

33

46

Droite

36

45

32

Extrême droite

19

19

7

 

Néanmoins cette alliance tend à s'estomper. Un transfert de voix relativement important s'est opéré entre 1997 et 2002 entre la droite parlementaire et l'extrême droite. Si l'on ne retient que la population des retraités qui votent pour l'extrême droite au premier tour de la présidentielle de 2002, on voit que près de la moitié d'entre eux avaient voté en 1997 pour la droite parlementaire et que le quart seulement avaient alors voté pour l'extrême droite. Chez les actifs, ce sont surtout les abstentionnistes de 1997 qui alimentent en 2002 les transferts de voix en faveur du Front national. Le vote protestataire n'a donc pas la même signification pour les actifs et les retraités, ces derniers pouvant être plutôt décrits comme des déçus de la droite classique.

Si l'âge reste un prédicteur de vote puissant, les 60 ans et plus étant toujours plus favorables à la droite parlementaire, le strict fait d'être retraité recouvre néanmoins des situations variées où interviennent le niveau de diplôme et la situation sociale, comme le montrent des analyses de segmentation. Le choix droite parlementaire/gauche de gouvernement chez les retraités est fortement influencé par l'appartenance au salariat privé pour le vote à droite et au secteur public pour le vote à gauche. En revanche, le seul sous-groupe de retraités votant assez fortement pour l'extrême droite (24%) est composé de membres des professions indépendantes (commerçants, pour l'essentiel).

Le vote par secteur des actifs et des retraités
au premier tour de la présidentielle de 2002 en suffrages exprimés (%)

 

Indépendants

Salariés du privé

Salariés du public

Actifs

Retraités

Actifs

Retraités

Actifs

Retraités

Extrême gauche

6

2

13

3

17

4

Gauche

16

18

30

31

39

41

Droite

57

57

36

47

29

38

Extrême droite

20

24

21

19

15

17


Cette enquête dans l'univers sociopolitique des retraités montre que bien des images reçues peuvent être écartées : les retraités ne se désintéressent pas de la politique « parce qu'ils sont sortis de la vie active », ils ne sont pas saisis d'une « obsession sécuritaire », ils ne sont pas majoritairement anti-européens même si leur niveau scolaire est plus bas que celui des actifs, ils sont également atteints par le sentiment d'une dépossession politique même si leur patrimoine est effectivement plus étoffé que celui des actifs.

In Revue administrative, 337, janvier 2004, p. 66-74.


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Brice Teinturier
Département Politique et Opinion
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